En 2016, les frères Bouroullec présentaient leurs Rêveries urbaines aux Champs Libres. Les designers bretons tournent une nouvelle page de leur histoire avec la capitale de Bretagne en imaginant un belvédère flottant au-dessus de la Vilaine. Une œuvre à la fois subtile et solide, à vivre par tous les Rennais. 

UNE BOÎTE À RÊVES POUR TOUS LES RENNAIS

Un phare, une presqu’île, un kiosque… ou plutôt un belvédère ! C'est le nom choisi par les frères Bouroullec pour qualifier le chapiteau qui sera posé sur l’eau, près des péniches du quai Saint-Cyr. Le designer breton est animé d’une certitude : ce nouveau lieu public s’adresse à tous les Rennais, qui pourront l’utiliser au gré de leurs envies. Une œuvre d’art dans l'espace public, utilisable par tous pour pêcher, pique-niquer ou tout simplement observer la ville…Une manière de confirmer que le design n’est pas l’apanage d’une élite.

Tout l’art est d’intégrer la complexité technique, de la rendre invisible. Nous allons ici jusque dans le détail de l’I-Phone, mais à une échelle architecturale.

Ronan Bouroullec
Oeuvre d'art sur la Vilaine
Reflétant la lumière ou réagissant aux caresses du vent, le belvédère offre un point de vue imprenable sur la Vilaine (DR)

Un belvédère à belles journées

Cinq mètres de diamètre, 11 mètres de hauteur… Posé à deux mètres cinquante au-dessus de l’eau, le belvédère, pourtant de bonne dimension, brillera d'abord par sa légèreté : « l’idée originale était d’offrir un nouveau point de vue sur la Vilaine, sans l'encombrer d'une présence trop massive, confirme Ronan Bouroullec. Il y a déjà de très belles choses à voir : la superbe ligne de fuite, avec le Mabilais à l’horizon ; l’alignement des péniches… »

Réaliser quelque chose d'à la fois spectaculaire et discret, robuste et délicat… Si les frères Bouroullec embellissent la ville, ils doivent également s'assurer de la sécurité des utilisateurs. La prouesse est donc à la fois technique, esthétique et artistique. « Tout l’art est d’intégrer la complexité technique, de la rendre invisible. Nous sommes ici dans le détail de l’I-Phone, mais à une échelle architecturale. Il n’y a pas un millimètre qui n’aie été dessiné et pensé. Tout, jusqu’au plus petit boulon, a été fait sur mesure ! »

Vous avez ici des ordinateurs, des imprimantes 3D mais aussi des scies circulaires et des ciseaux. Notre travail se situe quelque part entre James Bond et la préhistoire.

Ronan Bouroullec
Personne tenant un objet
Le belvédère sera équipé de seize mobiles réagissant aux caresse du vent et aux rayons du soleil (Jean-Baptiste Gandon)

Quatre matériaux, deux éléments

De l’acier, de l’inox, du béton et de l’aluminium. La simplicité des matières utilisées n’a d’égale que la finesse de l’objet ainsi designé. Les frères Bouroullec ont fait dans la dentelle, mais celle-ci doit résister aux outrages du temps et des éléments. « Petit à petit, l’idée s’est imposée qu’il devait se passer quelque chose en permanence. » Une fonction d’animation, assurée par seize mobiles, un délice de petites hélices reflétant la lumière du soleil et tournant au gré du vent, même le plus léger.

Maquettes
Avant d'aboutir au projet actuel, plusieurs maquettes ont été réalisées. (Studio Bouroullec)

UNE HISTOIRE DE COQUE ET DE MOULE

Avant que le belvédère dessiné par les Frères Bouroullec ne flotte sur la Vilaine, les techniciens de Ouest Préfa (Groupe Legendre) ont assuré le coulage de son socle en béton. Un vrai défi pour l’entreprise de Bourgbarré, plus habituée aux poutres droites qu’aux formes courbes. Coque et moule, coffrage et coulage : son directeur technique Damien Clouet nous explique tout.

« On ne fait pas ça tous les jours ! » sourit Damien Clouet, le directeur technique de Ouest Préfa. Au quotidien, l’entreprise installée à Bourgbarré, fabrique des poutres ou des balcons en béton prêts à être suspendus. En résumé, « nous faisons dans la grosse structure. Chaque jour, nous coulons 50 mètres cubes de béton, pour façonner des éléments pesant parfois plus de dix tonnes ».

Cette fois, il a la charge de superviser la fabrication du socle sur lequel sera bientôt posé le lustre dessiné par les frères Bouroullec, les célèbres designers bretons. Avec ses 6 mètres cubes de volume, son diamètre de 5 mètres et son poids minimum de 12 tonnes, le socle du belvédère reste certes un gros poisson, mais qui s'approche tout en finesse.

Ouvriers au bord d'un module
La fabrication du socle du belvédère relève du défi technique (Jean-Baptiste Gandon)

La main à la pâte

« Réalisé en deux parties, le moule est en bois. Une prédalle en béton sera coulée dessus, et le coulage se fera sur place. Pour prendre l’image d’une tarte, notre mission est de fabriquer la pâte puis de l’étaler dans un plat, en attendant que d’autres posent les ingrédients dessus. »

Réalisée dans le cadre d’un mécénat de compétence avec le groupe Legendre, la coque devra se fondre au mieux dans un décor urbain très aquatique, près des péniches du quai Saint-Cyr.

Hommes avec un casque de chantier
Ronan Bouroullec en pleine discussion (DR)

« Les difficultés techniques résident essentiellement dans le coulage, réalisé en plusieurs étapes. Le béton à prise rapide durcit très vite. Or, nous aurons à gérer différentes phases de séchage. Le premier risque est que le béton prenne différentes teintes. » Seconde gageure : « le ferraillage. D’habitude, nous fabriquons des poutres droites, et l’opération n’est pas trop compliquée. Ici, les tiges en métal devront épouser des formes courbes, et ça, c’est une autre histoire. »

Les Bouroullec ? « Je ne les connaissais pas avant. Par contre, depuis un an, c’est notre principal sujet de conversation. Le dialogue avec l’équipe des frères Bouroullec est permanent, c’est un plus pour notre métier : ce genre d’expérience nous permet d’acquérir de nouvelles compétences. »

Ouvrier de l'usine Ouest Préfa
Basée à Bourgbarré, l'entreprise Ouest Préfa est spécialisée dans le coulage de poutres, de terrasses et de tout ce qu'on appelle "grosses structure" (Jean-Baptiste Gandon)

BELVÉDÈRE BOUROULLEC : LA TABLE DES MATÉRIAUX

Du béton, de l’inox et de l’aluminium… Les apparences sont parfois trompeuses et la simplicité du belvédère désigné par les frères Bouroullec cache une infinité de processus complexes. Décryptage.

On dit parfois qu’il faut souffrir pour être beau, et le belvédère imaginé par les frères Bouroullec n’échappe pas à la règle. Derrière la dentelle ciselée de ses haubans en aluminium se cachent des centaines d’heure de recherche et des myriades de tests. Ouest prefa et Blam, les deux partenaires principaux des designers bretons pourraient le confirmer : tout a été fait sur-mesure.

Simplicité et robustesse ; qualité esthétique et sécurité des utilisateurs ; intégration dans le paysage urbain et luminosité… Autant de grands écarts effectués et de points d’équilibre trouvés entre les matériaux utilisés.

Le belvédère est animé par une multitude de moulins à vent qui transforment l’énergie éolienne en mouvement rotatif au moyen de petites pâles en aluminium anodisées.
Le belvédère est animé par une multitude de moulins à vent qui transforment l’énergie éolienne en mouvement rotatif au moyen de petites pâles en aluminium anodisées. (Atelier Blam)

Un jeu de contrastes esthétiques - Le dessin silencieux et élancé du belvédère contraste avec le jeu de lumière et de mouvement des éléments habillant sa structure. Une invitation à la contemplation, l’ensemble dialoguant avec les éléments naturels (la lumière du soleil et le vent).

Courant marin, courant d’air et courant d’art - En béton, la plateforme du belvédère est posée sur une fondation centrale qui permet son ancrage dans la Vilaine. L’ensemble doit rester stable face aux courants d’air et aux courants d’eau.

Le dessin silencieux et élancé du belvédère contraste avec le jeu de lumière et de mouvement des éléments habillant sa structure.
Le dessin silencieux et élancé du belvédère contraste avec le jeu de lumière et de mouvement des éléments habillant sa structure. (Atelier Blam)

La structure

Le pieu : d’une longueur de 12 mètres de long et d’un diamètre de 813 millimètres, il est posé à 5 m 70 de la rive.

La corolle : elle se compose de deux éléments préfabriqués par le groupe Legendre, et sera assemblée sur place. L’intérieur de la corolle a été traitée avec un béton de décoration.

La structure : tubulaire, elle mesure environ 11m30 de haut ; 8 mâts en inox polis composent son armature octogonale. Chaque mât est relié à l’autre par un jeu de traverses horizontales. D’une grande finesse, la structure se stabilise par le jeu de répartition des forces de tension et de compression, et par l’équilibrage obtenu grâce au tissage des haubans. Les contraintes mécaniques sont donc ici aussi importantes que les préoccupations esthétiques.

Quand le monde de l'ingénierie industrielle rencontre l'univers du design, le sur-mesure est au rendez-vous
Quand le monde de l'ingénierie industrielle rencontre l'univers du design, le sur-mesure est au rendez-vous (Atelier Blam)

Pour l’anecdote, il a fallu épuiser le stock monde des tubes spéciaux composants cette structure primaire. Précisément, il s’agit de tubes dits « schedule » initialement destinés au monde de la pétrochimie. Bruts à l’origine, ces derniers ont été polis pour créer un effet miroir

Aurélien Meyer, Blam

La passerelle : en béton, longue de 5m70, elle relie le belvédère au quai.

Les haubans : rapporté en linéaire, la longueur totale des tubes en aluminium est de 215 mètres. Ces derniers donnent à découvrir le tissage majestueux de cet objet au croisement du design et de l’architecture.

Luminaires : 24 luminaires ont été soufflés par l’atelier Arcamglass. Ils suivent un dessin très précis, et répondent aux critères de résistance, de longévité et, bien sûr, d’éclairage.

Moulins à vent : l’œuvre est animée par une multitude de moulins à vent qui transforment l’énergie éolienne en mouvement rotatif au moyen de petites pâles en aluminium anodisées.

Une petite sphère en laiton vient décorer la cuillère, comme le bouton d’une fleur. Une année de recherche et de tests a été nécessaire pour trouver le bon dessin, soit un module sensible à la brise, mais résistant aux vents forts.

Aurélien Meyer, Blam