Les Nouveaux co, comment ? Les Nouveaux commissaires ! C'est très simple : pendant un an, une dizaine d'habitants planchent sur le montage d'une exposition. Après une sélection d'œuvres puisées dans le Fonds d'art contemporain communal, et présentée par un premier groupe à l'Hôtel Pasteur en 2021,  une nouvelle équipe de  Rennaises et Rennais confrontés à des problématiques d'emploi ou d'insertion sociale, s'attaque cette fois au patrimoine du quartier  Bréquigny. En ligne de mire : une exposition programmée en novembre prochain. Nous avons décidé de suivre ces commissaires pas comme les autres au fil de l'art et de leurs séances de travail.    

Épisode 0 : R.S.A, comme Réseau Social Artistique

Après le succès d’Empreintes/Emprunts il y a deux ans, les Nouveaux Commissaires remettent le couvert. Cette fois, dix habitants vont plancher toute l’année pour monter une exposition à partir du patrimoine du quartier Bréquigny.  

Ils s’appellent Servane, Oksana, Alexandre, Angie, Marie-Christine… Un groupe de dix habitants, Rennaises et Rennais, fréquentant le Centre Communal d’Action Sociale. Toutes et tous se sont portés volontaires pour jouer le jeu de l’art et se mettre dans la peau d’un commissaire d’expo, pendant plusieurs mois.

À l'image de l'exposition présentée à l'Hôtel Pasteur en 2021, les Nouveaux Commissaires font rimer art et altruisme
À l'image de l'exposition présentée à l'Hôtel Pasteur en 2021, les Nouveaux Commissaires font rimer art et altruisme (Anne-Cécile Estève)

Cette expérience a répondu à mon besoin de socialisation,  et aussi de participer à un projet créatif et culturel. Par curiosité, pour apprendre quelque chose, et pour apporter quelque chose 

Jean-Marie Le Fèvre

« L’idée des Nouveaux commissaires est née en 2021, pose Pierrick Guégan, chargé de développer les projets participatifs et de médiation du patrimoine pour la Direction de la culture de la ville et de la métropole. Concrètement, il s’agit de proposer à des habitants de Rennes, en partenariat avec le CCAS, d’assurer le commissariat d’une exposition. En toile de fond, il y a l'idée de les aider à rompre leur isolement, à reprendre confiance. »

Une première édition couronnée de succès

Une première exposition, Empreintes/Emprunts, a déjà été montrée en novembre 2021, à l’Hôtel Pasteur. « Le propos de cette première édition était également de valoriser le Fonds communal d’art contemporain. » Le fruit de plusieurs mois de trouvailles et de travail, ne se résumant pas au choix des œuvres (douze au total). « Les Nouveaux commissaires se chargent notamment de la rédaction des textes accompagnant les œuvres, et cette année, de l’élaboration du plan de communication… », confirme Pierrick Guégan.

La promo 2021 au rapport
La promo 2021 au rapport (Anne-Cécile Estève)

J'ai décidé de participer aux Nouveaux commissaires pour apprendre et découvrir, tester et évaluer personnellement ma sociabilité, pour me mettre au défi, pour évaluer les professionnels de la Ville de Rennes, pour la curiosité de de découvrir comment structurer un tel projet.

Fleurianne Randram

Le bilan de cette première aventure ? Positif du point de vue des travailleurs sociaux, certains participants ayant retrouvé le chemin de l’emploi, d’autres s’étant engagés dans des projets. Et, cerise sur le gâteau culturel, la fréquentation de l’expo fut tout à fait honorable.

Le quartier 12 en approche

Une bonne raison pour rééditer l’opération. Cette fois, dix habitants vont former un nouveau Réseau Social Artistique et plancher sur une exposition présentée en novembre prochain. Après l’art contemporain en 2021, les Nouveaux commissaires devront puiser dans le patrimoine du quartier 12, à savoir Bréquigny. Ils trouveront bien sûr leur bon art dans les œuvres visibles dans l’espace public (Peter Briggs, Francis Pellerin, le street art...), mais aussi dans le patrimoine architectural (Georges Maillols, Louis Arretche) du quartier. « Pour eux, c’est aussi l’occasion de découvrir des équipements, et de rencontrer des spécialistes du patrimoine ou du commissariat d’exposition. »

Pour plusieurs participants au projet, l'expérience fut concluante, suivie d'un retour à l'emploi ou d'un engagement dans des projets
Pour plusieurs participants au projet, l'expérience fut concluante, suivie d'un retour à l'emploi ou d'un engagement dans des projets (Anne-Cécile Estève)

L'intérêt de ce dispositif, c'est de pouvoir sélectionner des œuvres, participer à une concertation citoyenne entre des gens qui ne se connaissent pas à l’origine, pouvoir créer une exposition d’art par le peuple

François Savoureux

De janvier à novembre, à raison d’une ou deux séances de travail par mois, les commissaires vont donc mener leur quête, jusqu’à l’exposition finale. « Certains sont sceptiques au départ, disant ne rien y connaître, mais la plupart finissent par se prendre au jeu. »

Au fil de l’art, du lien social, tout simplement.

Je retiens : la découverte des différents aspects d’un métier et les rencontres avec les intervenants sur le projet ; les différentes étapes successives du projet, qu’elles soient intellectuelles (phases de réflexion, rédactionnel, discussion) ou plus concrètes (disposition des œuvres, espace, affichage, et à titre personnel, le travail sur l’affiche et les éléments visuels de communication) ; la découverte de l’hôtel Pasteur ; les relations humaines avec les intervenants du CCAS et de la Ville ; pouvoir créer une exposition par les habitants pour les habitants ; la grande souplesse de la gestion du projet par le médiateur, dans un esprit d’ouverture continue très agréable. 

Jean-Marie Le Fèvre

Épisode 1 : L'entrée des altruistes

 Faut-il y voir un (bon) signe ? Le premier atelier de travail des Nouveaux commissaires a lieu un vendredi 13. Un jour porte bonheur, un jour bon pour l'art. Une vingtaine d’autres rendez-vous suivront jusqu’au jour J et l’exposition finale, en novembre prochain.

Vendredi 13 janvier, première séance de travail à l’Espace Social des Champs Manceaux. 

Seule la moitié des dix participants au dispositif des Nouveaux commissaires ont fait le déplacement dans le quartier Bréquigny. Faut-il y voir le verre à moitié plein ou la bouteille à moitié vide ? Nous opterons pour la première option.

Pour Servane, Alexandre et les autres, sortir de chez soi pour se mêler aux autres ne coule pas forcément de source. Rompre la solitude, retrouver l’estime de soi et la confiance… Les défis sont nombreux pour ces Rennaises et Rennais, et si les absents ont souvent torts, ils ont parfois de bonnes raisons.

L’objet de la séance

À l’ordre du jour : resserrer les liens et faire mieux connaissance ; découvrir les différentes étapes d’une exposition ; définir la notion de patrimoine ; et surtout, esquisser les contours de la future exposition. Leur exposition.

De gauche à droite, Oksana, Servane, Alexandre et Angie
De gauche à droite, Oksana, Servane, Alexandre et Angie (Arnaud Loubry)

En attendant que tout le monde s’installe, des photographies du chantier de construction de la piscine Bréquigny défilent au mur. Une manière idéale pour les Nouveaux commissaires de se jeter à l’eau et rentrer dans le vif du sujet.

« Aujourd’hui, on va apprendre à mieux se connaître, et aussi rentrer davantage dans le détail du projet », confirme l’animateur de la séance Pierrick Guégan.  Sont présents également les les deux référents RSA de l’ESC des Champs Manceaux et véritables chevilles ouvrières du projet, Marion Levavasseur et Fulbert Vettier.

La séance commence par un petit tour de table, non pas pour communiquer avec les esprits, mais pour se présenter. Chacun est venu avec un objet, ou plutôt l’idée d’un objet.

Pour Oksana, « la vie est très difficile ici. » L’Ukrainienne est passionnée par la couture et le dessin. « Je suis Rennaise depuis longtemps et j’observe l’évolution de la ville parce que j’adore me promener », enchaîne Servane. Elle voit quant à elle la vie en verre. « J’aime cette matière depuis toute petite, parce que c’est transparent, et parce que cela me permet de jouer avec la lumière. » La nouvelle commissaire est donc aussi artiste. Tatoueuse et bassiste dans un groupe de rock, Angie a elle aussi la création dans la peau, comme l’atteste son dermographe. Alexandre nourrit quant à lui une passion « certes un peu trop dévorante » pour l’informatique et les problèmes de logique à résoudre. Fin du tour de table avec Marie-Christine, qui avoue danser depuis toute petite. « Les danses traditionnelles irlandaises, la lambada, le cha cha cha… Peu importe le style, quand je danse, je suis ailleurs. »

Les étapes d’une exposition

Les présentations faites, chacun peut enfiler son costume de Nouveau commissaire.

« Avez-vous une idée de comment on fabrique une exposition ? Quelle est la première chose à faire ? », interroge Pierrick Guégan.

Préalable à une exposition sur Bréquigny : bien connaitre le quartier
Préalable à une exposition sur Bréquigny : bien connaitre le quartier (Arnaud Loubry)

De la planification au démontage en passant par la conception et la production, les participants découvrent les 7 commandements du commissariat d’exposition.

« Il sera possible de rencontrer des professionnels du métier pour trouver des sources d’inspiration », continue le médiateur.

S’ensuit une visite de la salle d’exposition, où les commissaires constatent qu’il y a de la place et qu’on peut imaginer des choses. Servane a déjà endossé son nouveau rôle. Au retour, elle ne manque pas de noter la froideur de ce mur gris de l’espace social commun des Champs Manceaux. « Il faudrait ici une belle œuvre de street art représentant les peuples du monde », propose-t-elle.

« Alors, de quoi a-t-on envie de parler, dans notre exposition ? », poursuit le médiateur.

Il est vrai que Bréquigny, c’est vaste, tout comme la notion de patrimoine. L’exposition évoquera-t-elle l’histoire du quartier, de son ancien camp de prisonnier Margueritte et du château éponyme ? Ou s’attardera-t-elle plutôt sur ses singularités architecturales, comme ces hublots rigolos de Georges Maillols, square de Terre Neuve ?

« Bréquigny a correspondu à un idéal d’habitation dans les années 1960-70, notamment en terme de confort, pour les nouveaux rennais arrivant des campagnes, ou les étrangers venus travailler chez Citroën. »

Les participants découvrent la salle d'exposition
Les participants découvrent la salle d'exposition (Arnaud Loubry)

« Il y a aussi un peu de street art dans le quartier, et l’on pourrait très bien imaginer d’inviter un artiste. » Ou encore ces sculptures et œuvres visibles dans l’espace public, de Peter Briggs à Francis Pellerin. « Comme vous pouvez le constater, beaucoup de choses sont possibles. Nous pouvons également envisager de croiser les thématiques, l’art, l’histoire et le patrimoine architectural. Le tout est d’avoir un fil rouge. »

Angie vote pour le street art ; Marie-Christine pour l’art public. Oksana avoue elle aussi être sensible aux sculptures et aux œuvres d’art ; Alexandre préfère quant à lui le côté « avant-après », c’est-à-dire l’histoire du quartier. Servane, enfin, propose de mettre de la couleur dans la vi(ll)e…

Tatoueuse et bassiste dans un groupe de rock, Angie a la création dans la peau
Tatoueuse et bassiste dans un groupe de rock, Angie a la création dans la peau (Arnaud Loubry)

La couleur à Bréquigny ? L’idée est d’autant plus pertinente que nombre de bâtiments du quartier sont gris.

« Cette exposition doit aussi montrer la façon dont vous percevez le quartier. », conclut Pierrick Guégan.

Cette question, et une petite promenade dans  les rues de Bréquigny, seront justement l’objet de la prochaine séance, dans quinze jours ! 

 

Épisode 2 : petit break dans les rues de Bréquigny

Au programme de ce 2e atelier des Nouveaux commissaires : une petite sortie au grand air, dans les rues de Bréquigny, au gré des sites architecturaux et des sculptures parsemant l’espace public. La substantifique moelle de la future exposition programmée en novembre.

Vendredi 27 janvier. La pluie fait des claquettes sur le trottoir, mais elle n’entamera pas la bonne humeur affichée par les Nouveaux commissaires.

Absents la dernière fois, Arthur et Noëlla ont rejoint le groupe, portant le nombre des Nouveaux commissaires à 7.

À l’ordre du jour, une sortie dans le quartier Bréquigny, pour y puiser la matière première patrimoniale et artistique de l’exposition programmée en novembre.

En arrière plan, les hublots rigolos des immeubles de Georges Maillols, square de Terre-Neuve
En arrière plan, les hublots rigolos des immeubles de Georges Maillols, square de Terre-Neuve (Arnaud Loubry)

Quittant l’Espace social commun des Champs-Manceaux, le groupe se met en ordre de marche. Les parapluies bariolés mettent de la couleur dans la grisaille du jour, avant de se refermer pour monter dans le bus de la ligne C3.

Les voyageurs du jour descendent à l’arrêt Canada. À l’horizon, le Centre Alma se rappelle aux bons souvenirs des Rennais. L’occasion de préciser que le temple de la consommation fut le 3e centre commercial de France après Paris et Nice. Et que « Julien Clerc, Sylvie Vartan, Richard Anthony et des catcheurs étaient présents à l’inauguration, le 27 avril 1971 », sourit le guide du jour Pierrick Guégan.

Voyage à travers champs… historiques

On se souvient que Carrefour s’appelait jadis Mammouth, et qu’il écrasait les prix sur son passage, déclenchant quelques blagues pour l’occasion. Les rires fusent, comme la pluie ruisselant sur les parapluies.

« À l’origine, Bréquigny, c’était des champs », pose Pierrick Guégan. À la place des tours, quelques fermes, hameaux et manoirs, sans oublier le ruisseau du Blosne, qui donnera plus tard son nom à tout un quartier.

Tournant le dos au Centre Alma, les Nouveaux commissaires scrutent maintenant l’horizon de Terre Neuve, du nom du square où se dresse l’une des réalisations les plus emblématiques du grand architecte Georges Maillols. « Avez-vous déjà entendu parlé de Georges Maillols ? , interroge Pierrick Guégan. Il a construit plus de 10 000 logements, à Rennes. » Les regards perplexes se passent de commentaires. « Les tours Horizons, c’est lui ». Cette fois, les yeux s’illuminent, le groupe lâche un « ah oui ! » à l’unisson. Pourquoi ces hublots rigolos sur les immeubles ? « Georges Maillols s’est inspiré du peintre hongrois Victor Vasarely. »

Pause street-art à la MJC Bréquigny
Pause street-art à la MJC Bréquigny (Arnaud Loubry)

Après la jungle urbaine, place à la nature. Nous voilà maintenant à l’entrée du parc Bréquigny. Un jardin à l’anglaise, tout en rondeur, où la nature s’épanouit librement, loin des prés trop carrés français. « Auparavant, à la place du lycée se dressait un manoir. »

Les Nouveaux commissaires font étape devant une sculpture végétale en forme de colimaçon.

Pyramide, gastéropodes et cigarette géante

Baptisée « Il était une fois dans un pays lointain » par l’artiste égyptienne Ghada Amer, cette œuvre refuge invite à venir se poser pour y lire des histoires. « On dénombre une centaine d’œuvre d’art dans l’espace public », note Pierrick Guégan. « On dirait un jeu de l’oie », commente Alexandre. Hercule Poirot ou Colombo ? Marie-Christine et Noella discutent quant à elle polar.

Le groupe reprend sa route jusqu’à la MJC Bréquigny, sur la façade de laquelle s’étale une des rares œuvres de street art du quartier.

La marche exploratoire en images

À quelques pas de là, une autre création attire l’attention : la pyramide et les piliers en céramique de Gustave Tiffoche, réalisés en 1982.

Avant-dernière étape du jour, les Cloteaux, construits par l’autre star architecturale de Rennes, un certain Louis Arretche. « Le lycée Bréquigny, c’est aussi lui. » La circonspection est une nouvelle fois de mise dans le groupe, jusqu’à ce que Pierrick Guégan précise : « Il a réalisé le Mabilay. » La réponse fuse comme une volute de fumée dans la bouche d’Alexandre : « Oh oui, la cigarette géante ! »

Fin du périple autour d’un rond point, où se dressent les gastéropodes et le céphalopode du "Janus" de Peter Briggs. « L’artiste a voulu jouer avec la forme circulaire du rond-point en recréant une spirale, commente Pierrick Guégan. Dans l’Antiquité, Janus est également le gardien des portes. » De la ville, en l’occurrence.

Le périple exploratoire touche à sa fin. Sur le chemin du retour, le groupe longe le lycée Bréquigny, où une autre œuvre, signée Francis Pellerin attire l’attention.

L’enquête des Nouveaux commissaires aura-t-elle porté ses fruits ? Patience, nous l’apprendrons lors du prochain épisode !

Un dossier réalisé par Jean-Baptiste Gandon