Ils viennent de Perpignan, Brest ou Moscou, et mesurent chaque jour leur chance d’avoir intégré la 1ère promotion de la nouvelle école du TNB. Étroitement connectée aux artistes et à la création, cette dernière n’a rien d’une tour d’ivoire, et ses vingt élèves proposeront même leur propre saison, à partir de février prochain, salle du Paradis. D'ici là, nous vous proposons de rencontrer ces étudiants, pas à pas, étapes après étapes, en mode feuilleton. 

Jeunes gens qui dansent
À l'image de ce workshop avec Gisèle Vienne, les élèves ont la chance de côtoyer acteurs et metteurs en scène au quotidien (Gwendal Le Flem)

AYMEN ET LA COMÉDIE HUMAINE

Des maths aux mots, et des théorèmes au théâtre, Aymen Bouchou a pris la tangente perpignanaise voilà deux ans pour tracer une diagonale jusqu’à Rennes. À 20 ans, le jeune talent catalan se dépense désormais sans compter pour assouvir sa passion du jeu.

Portrait d'un jeune homme
À 20 ans, Aymen Bouchou a quitté pour Perpignan pour Rennes (Arnaud Loubry)

Des maths aux mots, des théorèmes au théâtre, du nombre pi aux lettres de Py… À l’origine, Aymen se destinait à être compteur. Mais il était écrit que l’étudiant en mathématiques deviendrait conteur d’histoires racontées sur le mode du jeu. Bref, acteur de théâtre et de la grande comédie humaine. « Perpignan est loin de tout. Je savais juste que je voulais faire du théâtre, mais je ne savais pas comment m’y prendre. J’étais hors du monde. » Le garçon discret n’aurait jamais eu l’idée d’emprunter la voie classique des augustes conservatoires. Pas pour lui. Dont acte, il trouvera sa voix ailleurs, au bout d’une diagonale tracée entre Perpignan et Rennes.

Nous avons la chance incroyable de côtoyer au quotidien des metteurs en scène et acteurs confirmés qui jouent au théâtre chaque soir. C’est cela qui est unique.

Aymen, élève de la 1ère promotion de l'école du TNB

Mais auparavant, le talent catalan intègrera « par hasard » un stage organisé par le Théâtre National de Strasbourg. « La différence avec les autres concours, c’est que c’est le jury qui vient à toi, et non l’inverse. Je trouve ça assez rassurant. » L’expérience alsacienne a transformé l’intuition en conviction. « Pendant un an, j’ai suivi les cours de metteurs en scène comme Stanislas Nordey ou Olivier Py. Rétrospectivement, je me dis que ça a été un sacré coup d’ascenseur ! »

Portrait d'un jeune garçon
Des maths aux mots, le jeune talent catalan a découvert le théâtre au hasard d'un stage organisé par le Théâtre National de Strasbourg (Arnaud Loubry)

La suite ? « Des camarades préparaient le concours pour intégrer la nouvelle école du TNB, cela a attisé ma curiosité. Au final, toutes les questions (une cinquantaine, ndlr) auxquelles on nous demandait de répondre me parlaient personnellement! Ici, on te demande plus d’être toi même que de coller à un schéma préconçu. » Au concours, il joue notamment une scène de ‘Combat de nègres et de chiens’, de Bernard-Marie Koltès. Sorti victorieux du Combat, l’acteur studieux ne manque toujours pas de punch : « Nous côtoyons quotidiennement des artistes confirmés, c’est une chance incroyable. La pluridisciplinarité de l’école, est pour moi l’autre point fort du TNB. »

OLGA ET LA CIGARETTE RUSSE

Lettone installée à Moscou, Olga Abolina a quitté la patrie de Pouchkine pour celle de Molière l’année de ses 18 ans. Sept ans de réflexion plus loin, la future comédienne est persuadée d’avoir trouvé sa voix. Au fait, ça donne quoi "Le malade imaginaire" avec un accent russe ?

Jeune femme allongée dans un canapé rouge
Arrivée à Moscou il y a 7 ans, Olga a rencontré le théâtre grâce à une cigarette fumée sur un banc toulousain (Arnaud Loubry)

Olga n’a que 25 ans, mais cela n’empêche pas ses bagages d’être déjà bien remplis. La jeune Lettone a quitté la patrie de Pouchkine pour celle de Molière l’année de ses 18 ans. Un long trait de Moscou la capitale Russe, à Toulouse la ville rose, où elle s’inscrit en fac de langues. C’est clopin clopant qu’elle rencontre le théâtre : « j’étais en train de fumer une cigarette sur un banc, quand on m’a abordée pour participer à un atelier amateur organisé à l’université. Moi, je pensais que je ne pouvais pas à cause de ma diction. »

J’ai été charmée par ce concours : on demande beaucoup de travail aux candidats, mais c’est un travail personnel, nous sommes les seules à pouvoir répondre aux questions. Je me suis découverte à travers l’écriture et les petites vidéos réalisées pour l’examen. Ici, on ne te demande pas de rentrer dans une case.

Olga, Moscovite arrivée en France l'année de sa majorité
Portrait d'une jeune femme
Olga cherchait à faire du théâtre autrement, l'école du TNB lui en offre l'opportunité (Arnaud Loubry)

Il n’y a pas de fumée sans jeu, et Olga suit les pas d’un ami jusqu’au conservatoire. Elle n’a alors que vingt ans, et cherche toujours sa voie. « Je n’étais absolument pas intéressé par les concours : vous m’imaginez déclamant du Racine avec un accent russe ? Je savais que je voulais faire du théâtre, mais autrement. » Bonne nouvelle, « un ami installé à Rennes m’a assuré qu’au TNB, c’était différent. » La suite a tenu toutes ses promesses.

« Je me suis découverte à travers l’écriture et les petites vidéos demandées pour l’examen. Ici, on ne te demande pas de rentrer dans une case. J’étais isolée, une étrangère, mais j’ai fini par me trouver. Le choix de textes proposé pour le concours est suffisamment large pour pouvoir rester soi même, ne pas tordre sa personnalité. » Olga a notamment fait ses preuves sur « Je m’appelle Mohamed Ali », de Dieudonné Niangouna. « Je venais de découvrir les auteurs africains, c’est une toute autre écriture. Quand j’ai vu ce texte dans la liste, j’y ai vu un signe. »

MATHILDE : LE FEU AUX PLANCHES

Chez Mathilde Viseux, le théâtre n’est pas inné mais igné. Arrivée du bout du monde, la jeune brestoise a découvert à l’école du TNB un foyer ardent où elle peut laisser libre cour à sa passion.

Portrait d'une jeune femme
Brestoise, Mathilde s'est découverte en répondant au questionnaire du concours (Arnaud Loubry)

Chez Mathilde Viseux, le théâtre n’est pas inné mais igné. La jeune femme rayonne comme le soleil, la crinière blonde flamboyante, le regard éclairé, le sourire contagieux. Tellement éblouissante qu’on en oublierait son handicap. Son handicap ? « Je ne le vois pas comme un boulet que je serais condamnée à traîner de la naissance jusqu’à ma mort. Si il fait partie intégrante de mon corps et de ma personnalité, il n’est pas l’acteur principal de ma vie. Quelque part, je suis peut-être là aujourd’hui grâce à lui.»

Mathilde est comme ça, une petite boule d’énergie partie du bout monde, le Finistère. « C’est une prof de lycée à Brest, qui m’a donné envie. » Elle a suivi comme Aymen suivi le stage « 1er acte » organisé par le TNS. « Pourvoir bosser avec Stan’ (Nordey) et Stéphane (Braunschweig), c’est juste un truc de fou. »

Pourvoir bosser avec Stan’ (Nordey) et Stéphane (Braunschweig), c’est un truc de fou. À ce moment-là, tu brûles, tu es en vie. Le plus incroyable est de prendre conscience de tout ça en même temps qu’une quinzaine d’élèves comme toi.

Mathilde, petite reine du jeu arrivée de Brest
Portrait d'une jeune femme
Mathilde a trouvé à l'école du TNB une structure adaptée à sa personnalité (Arnaud Loubry)

À Rennes, le feu a continué de brûler : « le concours m’a poussé à me poser des questions auxquelles je n’avais jamais pensé. J’en ai oublié que c’était un examen, je me suis prêtée au jeu. »

Testée sur le monologue de l’ivresse extrait du « Lac », de Pascal Rambert, et le poème « Pylade et Oreste de Pasolini », la Brestoise n’en revient toujours pas : « à l’école du TNB, nous ne sommes pas pollués par une idée de la représentation. On ne nous demande pas de tout faire pour plaire, mais d’aller au fond de nous-mêmes. D’aller là où ça brûle vraiment. »

Autant le dire, ça va être d’enfer au Paradis !

LE "MALADE" DES GENS HEUREUX

Dans quelques minutes, Aymen, Olga et Mathilde participeront à un atelier lecture du "Malade imaginaire" de Molière, animé par Arthur Nauziciel. L’occasion d’échanger sur le feu qui les anime.

Trois personnes sous la scène du TNB
Aymen, Olga et Mathilde ont comme dix-sept autres élèves le redoutable privilège de faire partie de la 1ère promotion de l'école du TNB (Arnaud Loubry)

Aymen : Je veux vraiment jouer ! Ce qui me plait, c’est l’idée qu’on peut rejouer une pièce mille fois, mais que ça ne sera jamais la même chose. Comme passer dans une chambre, dont la déco changerait chaque jour.

Mathilde : Pour moi, la scène, c’est un lieu où le temps s’arrête, où tout est possible. J’ai l’impression d’être un funambule sur un fil.

Aymen : Notre génération, ce sont les écrans, la vitesse… Ici, tout ça s’évanouit, ça n’a pas de prix.

Olga : Très vite, nous ne sommes plus seuls. Il y a des personnes avec qui nous cherchons des points de rencontre. Par exemple, avec Aymen, nous avons dû jouer une scène de «L’annonce faite à Marie », de Paul Claudel. Moi, je ne me sentais pas à l’aise avec ce texte. Pourtant, nous avons tous les deux été très vite dépassés par les mots, c’est une expérience incroyable !

Mathilde : Moi aussi, j’ai joué une scène en duo avec Aymen, mais ça a l’air de l’avoir moins marqué (rires, ndlr). En même temps, il s’agissait d’un texte de Marivaux…

SOUS LES COMBLES DU TNB, UN PETIT COIN DE PARADIS

Jeunes gens assis en rond
Encadrés par des artistes associés au TNB, comme ici Damien Jalet, les élèves vont créer 4 pièces proposées à partir de février 2020 (DR)

Soucieux de raccourcir les distances entre formation et professionnalisation, les responsables de l'école du TNB ont eu la très bonne idée de confier aux élèves la programmation d'une petite salle située sous les combles de l'équipement rennais et nommée Paradis. Cerise sur le gâteau, ces derniers seront également co-auteurs des pièces proposées.

Quatre groupes sont constitués, animés par les metteurs en scène Julie Duclos, Phia Ménard, Gilles Blanchard et Yves-Noël Genod. À la clé, la création de quatre pièces présentées à partir du mois de février.

De l'accueil du public à la caisse en passant par la communication, la salle sera entièrement gérée par les élèves,. "C'est beaucoup de travail en plus, mais cela nous permet d'appréhender les différentes facettes de la vie d'un théâtre. Là aussi, on se répartit les rôles !", conclut Mathilde.

LA SAISON DES ÉTUDIANTS MODE D'EMPLOI

QUOI ? Quatre pièces créées par les élèves sous la direction de Julie Duclos, Phia Ménard, Gilles Blanchard et Yves-Noël Genod. Chaque pièce sera d'abord diffusée pendant une semaine, puis en alternance chaque jour de la semaine, du mardi au vendredi.

OÙ ? Au TNB.

QUAND ? À Partir de février 2020.

COMMENT FAIRE POUR RÉSERVER ? Plus d'information prochainement sur le site du TNB.

QUAND LE METTEUR ENSEIGNE

Si il tient les rênes du TNB depuis 2017, Arthur Nauzyciel est également arrivé à Rennes avec dans sa malle un projet d’école inédit : ouverture, diversité, pluridisciplinarité… Des maîtres mots résumant la pensée du metteur en scène au long cours, et la philosophie d’un lieu d’apprentissage unique en son genre.

Portrait d'Arthur Nauzyciel
Le nouveau directeur du TNB a apporté avec lui une certaine vision de la transmission (Richard Volante)

L’école et le théâtre forment-ils un couple naturel ?

Cette idée relève de l’évidence ! J’ai moi-même été formé par Antoine Vitez, metteur en scène et grand pédagogue. Il aimait dire que l’école est le plus beau théâtre du monde. L’existence de l’école du TNB, est une des raisons qui m’ont poussées à venir à Rennes.

Quelles sont les singularités de l’école ?

Pour les étudiants, c’est une chance réelle de pouvoir regarder les artistes travailler chaque jour de la semaine. Ici, c’est une vraie fourmilière, d’autant plus que les 18 artistes associés au TNB sont très impliqués dans le projet de l’école. La circulation entre les disciplines (danse, musiques actuelles, théâtre, etc), fonde à mon sens l’autre singularité du TNB. De fait, son école est unique en France par sa pluridisciplinarité.

Présentation de la saison du TNB par Arthur Nauzyciel
La programmation de la saison et la vie de l'école sont en contact permanent (Christophe Le Dévéhat)

Comment le cursus est-il organisé ?

J’insisterai sur la 2e année, qui doit permettre aux étudiants d‘appréhender la réalité, pas toujours simple,  du métier d’acteur. Par exemple, assurer une représentation est relativement simple, mais 70 dates d’affilée ? L’engagement physique et mental, la souplesse et l’endurance qui permettent de s’adapter aux attentes du metteur en scène… Tout cela est à l’ordre du jour. Enfin, les élèves vont lancer leur propre saison, dès le mois de février (voir par ailleurs). Ils se trouvent dans un contexte protégé, une sorte de cocon. C’est l’idéal pour se mettre en situation.

L'égalité d'accès et la diversité des profils semblent être une réelle préoccupation...

Nous rêvions une promotion diversifiée dans les parcours et dans les histoires. Cela passe d’abord par un concours favorisant l’égalité des chances. Le dessein est louable mais comment lutter contre la discrimination sociale ? L’idée de faire réaliser deux vidéos au smartphone par les élèves, par exemple, permet de supprimer les déplacements en train, qui peuvent se révéler coûteux. De même, le dossier de création demandé aux candidats sollicite plus l’imagination que le savoir. Ici, on cherche moins l’effet Pygmalion que d’aider les élèves à se révéler à eux-mêmes.

Dossier réalisé par Jean-Baptiste Gandon

DES GRAINES DE TALENT AUX JARDINS D'HIVER

Quand 37 élèves de l’École du TNB et du Pont Supérieur se rencontrent, cela donne 11 lectures musicales à découvrir aux Champs Libres dans le cadre du festival littéraire Jardins d’hiver.

Les élèves du Pont Supérieur et du TNB proposent 11 lectures musicales pendant Jardins d'hiver
Les élèves du Pont Supérieur et du TNB proposent 11 lectures musicales pendant Jardins d'hiver (JBGandon)

Quoi de plus normal, quand on s’appelle Jardins d’hiver, d’accueillir les artistes en devenir ? D’arroser les talents de demain, et de les écouter pousser ? Ce sera le cas tout au long du week-end littéraire programmé aux Champs Libres : 37 élèves de l’École du TNB et du Pont Supérieur vont croiser le faire en proposant 11 lectures musicales baptisées Ose le son.

En duo, trio ou quatuor, sur des textes de Nâzim Hikmet, Jacques Prévert ou Alain Damasio, ces formes éphémères et fugaces vont pousser un peu partout dans les allées des Champs Libres.

Pour Céleste Germe, du collectif Das Plateau aux racines du projet, « l’intérêt est de faire se rencontrer des disciplines et des pratiques artistiques différentes, de confronter les langages et d’instaurer un dialogue entre eux. » Et la metteure en scène d’ajouter : « les élèves ont disposé d’une grande liberté. Chaque forme est construite comme un objet fini. Au final, nous invitons le public à découvrir 11 pastilles aux univers singuliers. »

Pour les élèves de l’école du TNB nouvelle formule, déjà très ouverts à la pratique et aux univers artistiques très diversifiés, c’est une expérience supplémentaire. Une occasion en or de mettre la main à la page, ça ne se refuse pas.

En duo, trio, ou quatuor, sur des textes de Hikmet, Prévert ou Damasio...
En duo, trio, ou quatuor, sur des textes de Hikmet, Prévert ou Damasio... (JBGandon)

Ose le son, 11 lectures musicales dans le cadre du festival littéraire Jardins d’hiver, les 7, 8, 9 février aux Champs Libres. Gratuit. www.leschampslibres.fr