C’était il y a 300 ans. Entre le 22 et le 27 décembre 1720, un incendie embrasait la rue Tristin (actuelle rue de l’Horloge) et se propageait à la ville haute, provoquant une dizaine de morts et détruisant plus de 800 maisons. Sa mémoire est encore brûlante dans les esprits. Un souvenir ardent, au point de se transmettre de générations en générations, et de mériter le titre de « grande peur des rennais ». Un cauchemar qui se réveillera en 1994, avec l’incendie du Parlement de Bretagne. Récit. 

Sous les cendres de décembre

Nous sommes le 22 décembre 1720. La pluie ne tombe plus depuis plusieurs jours et le vent s’est levé. Noël approche à grands pas dans la capitale de Bretagne, et les Rennais se réjouissent d’avance à l’idée de ces chaleureuses célébrations. C’est sans compter sur ce menuisier amoureux du bois… et de la boisson. La nuit est déjà bien avancée. Ivre, Henri Boutrouel, dit « La Cavée », met le feu à sa boutique, située rue Tristin (actuelle rue de l’Horloge).

Les maisons sont en bois et l’incendie se répand comme une trainée de poudre. Les habitants fuient les maisons, tentant tant bien que mal de sauver meubles et valeurs. Pour eux, les six jours les plus longs de l’histoire de Rennes commencent.

Pour qui sonne le glas

L’angelus vient de sonner deux heures du matin, quand un vacarme assourdissant retentit. La « Grosse Françoise » et ses vingt tonnes viennent de s’écraser sur le sol, accompagnant dans sa chute le beffroi de la tour Saint-James. La grosse Françoise ? À en croire les rumeurs de l’époque, la cloche avait un timbre d’une telle force qu’on disait l’entendre à sept lieues (33 kilomètres) à la ronde. On dit aussi que le célèbre prophète Nostradamus avait prévu la tragédie : « en 1720, la Grosse Françoise tombera et Senner brûlera. »

Entre la rue du chapitre et la place du Parlement, c’est le chaos, et bientôt l’anarchie.

Tout est parti de la rue Tristin et de l'atelier d'un artisan...
Tout est parti de la rue Tristin et de l'atelier d'un artisan... (Luc Monnerais)

Les Rennais n’y verront que du feu…

Remplis de graisse et de bois pour l’hiver, les greniers sont des bombes à retardement, et l’urgence commande donc de réagir avec promptitude. Paul Feydeau de Brou, l’intendant de Bretagne, prend pourtant tout son temps avant de faire abattre les maisons qui permettront de circonscrire l’incendie.

En attendant, l’heure est au pillage / sauvetage des richesses. Pire encore, on accuse la soldatesque du régiment d’Auvergne de se livrer aux razzias, plutôt que de secourir le bourgeois.

En ce mois de décembre, Rennes est ensevelie sous les cendres. Au soir du 27, l’étendue des dégâts est terrible : une dizaine de personnes surprises dans leur sommeil, ont péri ; l’incendie s’est propagé à 5,4 hectares de bâti (40 % de la ville) ; les halles de boucherie et au blé sont parties en fumée ; au total, 27 rues, 5 places publiques, l’hôtel de ville, le présidial, la Grosse Françoise et plus de 800 maisons sont détruites, jetant 2 400 familles (1 habitant sur 3) sur les pavés rennais.

Outre l’abattage des habitations, c’est finalement la pluie qui sauvera la ville, à moins que ce ne soit l’intervention de la Vierge, comme beaucoup de Rennais le pensent...

"À Rennes, rien ne prend, sauf le feu !"

C'est le moins que l'on puisse dire, l'expression a fait long feu, au point de parvenir jusqu'à nous. Attribué par l'historien André Hélard à l'archevêque de Rennes monseigneur Brossays-de-Saint-Marc, le proverbe "À Rennes rien ne prend sauf le feu" ferait d'abord référence à l'apathie de la ville au moment du procès en révision du capitaine Dreyfus, en 1899. Par opposition, l'incendie de 1720 fut selon lui le seul événement à avoir jamais agité la cité. En 1981, André Hélard en fera le titre de sa pièce de théâtre consacrée à la grande tragédie rennaise.    

Remplis de graisse et de bois pour l'hiver, les greniers ont servi de carburant à l'incendie
Remplis de graisse et de bois pour l'hiver, les greniers ont servi de carburant à l'incendie (Luc Monnerais)

La renaissance de Rennes

La reconstruction de Rennes s’échelonne entre 1726 et 1754. Un premier projet signé Isaac Robelin, est jugé trop audacieux. Voulant faire d’une pierre deux coups, l’ingénieur militaire avait imaginé de rebâtir la ville en pierre, y compris la partie non détruite par l’incendie. Élargir les places et les rues, canaliser la Vilaine, rééquilibrer le Nord et le Sud de la Ville… Vaste, trop vaste programme !
Envoyé par Louis XV, l’architecte Jacques Gabriel reprend ses plans mais se cantonne quant à lui au secteur réduit en cendres. Deux nouvelles places sont aménagées : la première, devant le Parlement, s’inspire de la place Vendôme. Elle accueille la statue équestre de Louis XIV quelques années après sa construction, devenant ainsi une place "Royale" ; la seconde, baptisée place Neuve, articule le nouvel espace urbain et accueille le nouvel hôtel de ville édifié par la même occasion. Le tracé des rues est géométrique, et les principes d’urbanisme, modernes. Cette rénovation aura cependant des effets pervers, en creusant notamment les inégalités avec les quartiers épargnés, déjà touchés par la misère. La postérité retiendra que Robelin fut visionnaire, et que son plan fait encore référence aujourd’hui.  

Le saviez-vous ?

 

L'incendie de 1720 est en quelque sorte à l'origine de la création du SDIS (service départemental d'incendie et de secours). Le 23 mai 1721 fut en effet adopté un règlement validant l'achat de trois pompes hollandaises, et  prévoyant un exercice de prévention anti-incendie quatre fois par an.

2 heures du matin : la "Grosse Françoise" et ses 20 tonnes viennent de s'écraser sur le sol
2 heures du matin : la "Grosse Françoise" et ses 20 tonnes viennent de s'écraser sur le sol (Luc Monnerais)

Ecoutez les témoignages des sinistrés ! 

Les 5 témoignages que vous vous apprêtez à écouter sont issus des déclarations de pertes réalisées par des sinistrés dans les jours qui ont suivi l’incendie, dans le but d’obtenir des déductions d’impôts. Ils dessinent un exceptionnel récit social et historique de l’événement. 

Une pastille sonore proposée par le Musée de Bretagne. Avec les voix d'Hélène Bertrand et de Boris Ventura Diaz. Prise de son, montage, mixage : Franck Martin.
Réalisation : Olivier Keraval.

Entre la rue du Chapitre et la place du Parlement, c'est le chaos et bientôt l'anarchie
Entre la rue du Chapitre et la place du Parlement, c'est le chaos et bientôt l'anarchie (Luc Monnerais)

Rennes en porte les stigmates !

De la place du Champ-Jacquet à la tête coupée de la place de Coëtquen, les stigmates de l'incendie se lisent encore à ciel ouvert dans la ville. Petite promenade entre l'avant et l'après, la vieille ville et la nouvelle Rennes. Avec cette balade sonore et cette carte interactive, nous vous emmenons sur les traces du grand incendie de Rennes... 

Ecoutez...

Visitez...

Suivez le guide

Vous avez envie de partir à votre tour et "en vrai" sur les traces du grand incendie ? Voici, concocté rien que pour vous, un petit circuit découverte à télécharger !

Outre l’abattage des habitations, c’est finalement la pluie qui sauvera la ville, à moins que ce ne soit l’intervention de la Vierge, comme beaucoup de Rennais le pensent
Outre l’abattage des habitations, c’est finalement la pluie qui sauvera la ville, à moins que ce ne soit l’intervention de la Vierge, comme beaucoup de Rennais le pensent (Luc Monnerais)

Rennes et les incendies : remontons le temps...

300 ans après, les coutures urbaines sont encore visibles   entre l'avant et l'après incendie, comme ici, place du Champ-Jacquet
300 ans après, les coutures urbaines sont encore visibles entre l'avant et l'après incendie, comme ici, place du Champ-Jacquet (Luc Monnerais)

Insolite : écoutez la "Complainte de l'incendie" !