Silhouette iconique du paysage industriel rennais, la brasserie de la rue Saint-Hélier a produit de la bière pendant 130 ans. Passée de Graff à Kronenbourg avant d'être fermée en 2003, l’usine (re)fait mousser le quartier sous le signe de la transition. Avec bureaux, restaurant, grande halle… et bière locale !

Envie de découvrir la Brasserie réhabilitée ? Une journée inaugurale est prévue le 6 octobre !
Ouverture tout l'après-midi, avec spectacle familial de 14h30 à 16h30.

On le voit de loin qui transperce l’azur ! Tout beau, tout blanc. Presque un totem. Le haut silo à malt de l’ancienne brasserie Saint-Hélier indique que Rennes fit un jour une petite place intramuros aux activités industrielles. Sa drôle de silhouette rappelle aussi que les marques actuelles du cru - Skummen, Vieux Singe, Drao, Sainte-Colombe ou Louarn - s’inscrivent dans une tradition brassicole qui ne date pas d’hier. De 1873 pour être exact...

brasserie
Vue sur la brasserie, au début du XXème siècle

À la fin du 19e siècle, le cidre était encore la boisson vedette en Bretagne. On en consommait trois à quatre litres par jour et par personne. Il fallait donc un brin d’audace pour imaginer y faire couler la bière à flot. Jacques-Joseph Graff n’en manquait pas.

Cet Alsacien exerçait le métier de négociant en vin à Strasbourg. Après la défaite de 1870, fuyant l’annexion allemande, il choisit de s’installer en Bretagne. En 1872, l’entrepreneur s’associe à messieurs Sanson, Chapelle et Wurtz pour acquérir une parcelle nue au faubourg de la Guerche. Un an plus tard, la brasserie de l’actuelle rue Saint-Hélier met ses cuves en service.

Pendant cinquante ans, la brasserie change régulièrement de mains et de nom au gré des cessions de part, des décès et des remariages, sans quitter toutefois le giron familial ni renier ses attaches alsaciennes. C’est seulement en 1932 qu’elle prend le nom de brasserie Graff, sous la conduite de Jacques-Adolphe Graff, second fils du fondateur. 

La brasserie a changé de nom au fil des époques. Quand la veuve de Jean-Joseph Graff se remarie avec M.Richter, la société devient la "Brasserie E.Graff, veuve Graff & Richter".
La brasserie a changé de nom au fil des époques. Quand la veuve Graff se remarie avec M.Richter en 1889, la société devient la "Brasserie E.Graff, veuve Graff & Richter". (Coll.musée de Bretagne)

Une vitrine bombardée

Entre 1927 et 1934, l'usine fait l'objet d'importants travaux d'extension et de modernisation pour remplacer les bâtiments vétustes. Le silo à malt, la salle de fermentation ainsi que l'atelier de conditionnement portent la signature de l'architecte Georges-Robert Lefort. La brasserie emploie alors 200 ouvriers et fait la fierté de la ville. En 1936, Jacques-Adolphe Graff sera même élu à la tête de l’Union du commerce et de l’industrie rennaise. Tout un symbole.

La Seconde Guerre mondiale met un frein au développement de la société. Les bombardements du 8 mars 1943 puis du 9 juin 1944 détruisent partiellement les silos à grain. Disette oblige, la châtaigne et la pomme de terre remplacent même un temps l’orge et le houblon !
À la Libération, la brasserie peine à repartir. Le conditionnement de la bière en bouteilles chasse les fûts. Les difficultés financières s’accumulent. Quand Jacques-Adolphe Graff se retire en 1950, la valse des étiquettes reprend au rythme des fusions-acquisitions. 

Familiale puis multinationale

En 1955, la Brasserie Graff est absorbée par les Brasseries de la Comète et de la Meuse. Elles fusionnent avec les Grandes brasseries et malteries de Champigneulles afin de former la Société européenne de brasserie (SEB) en 1966, rachetée par le groupe BSN en 1970.

En 1986, la SEB et Kronenbourg fusionnent. La brasserie rennaise change à nouveau de raison sociale. Puis, Danone revend les brasseries Kronenbourg au groupe écossais Scottish & Newcastle, en 2000.

Le savez-vous ?

D'une superficie de moins d'un hectare, Rennes était le plus petit site de production des Brasseries Kronenbourg. La production du site ne dépassait pas 2% de la production totale du groupe.

180 graff

180 salariés en 1971

30

30 salariés en 2003

À l’époque, le marché de la bière recule, en particulier les bières d’entrée de gamme, dont font justement partie celles produites sur le site. En 2003, la brasserie Graff met définitivement la clé sous la porte quand Kronenbourg décide de regrouper sa production sur son site d’Obernai, dans le Bas-Rhin.

Le quartier se transforme

En 2006, la Ville de Rennes créée la zone d’aménagement concertée (ZAC) Saint-Hélier, récupérant les terrains désaffectés de la brasserie. On prévoit d’y construire 250 logements, un pôle commercial, un grand équipement public et des espaces verts. Plusieurs bâtiments sont détruits mais trois édifices sont conservés pour leur architecture patrimoniale en béton Art déco : le bâtiment de production, le silo à malt et la halle d'embouteillage. Leurs gabarits inspirent les nouvelles constructions où les tout premiers habitants emménagent en 2014.

Epicentre de la ZAC, mémoire des lieux, l’ancienne usine Kronenbourg est restée en friche quelques années supplémentaires. De Graff aux graffitis, le spot est vite devenu un haut-lieu du street art et de l’urbex. Alors... Salle de musiques actuelles ? Maison de quartier ? Galerie d’art contemporain ? La brasserie fait mousser bien des idées jusqu’à ce que la société publique locale (SPL) Citédia, propriétaire du site, close les débats en 2019. Transformée et agrandie, organisée autour de trois espaces, la brasserie nouvelle génération est un lieu polyvalent, destiné à accueillir des activités à caractère écoresponsable.

Dans le prolongement de la halle historique, une extension en ossature bois a été construite. Elle a été imaginée par l’agence d’architecture Guinée Potin/Le Labo.

3 lieux en 1

La Brasserie accueille désormais trois espaces tournés vers la transition écologique : la Halle, un espace évènementiel polyvalent ; le Studio, qui héberge des bureaux d'entreprises engagées ; et la Cantine, un restaurant.

À venir

La bière bientôt de retour à la brasserie ! Début 2022, la Cantine inaugurera une micro-brasserie d’un genre nouveau. « Ce sera une brasserie expérimentale à production très limitée, explique Léopoldine Rossignol, gérante de la Cantine. On sortira de petites cuvées spéciales, élaborées avec des ingrédients originaux, en recyclant des invendus alimentaires en particulier. On a pensé aux algues, au pain dur… On testera ! »

Récit écrit par Olivier Brovelli

Sources : dictionnaire du patrimoine rennais, éditions Apogée ; « La brasserie Graff 1873-1955 » d'Olivier Millet ; « La bière, un produit 100 % breton ? », ArMen, n°231 ; bretania.bzh, le portail des cultures de Bretagne ; wiki-rennes.fr