Djaïli Amadou Amal dit les maux des femmes au festival Jardins d'hiver

Sport et culture
Portrait de l'écrivaine Djaïli Amadou Amal
L'écrivaine Djaïli Amadou Amal, dans quelques jours à Jardins d'hiver (Olivier Thibaud)

Elle a vécu un enfer, mais les mots sont devenus son antidote. Au point d’écrire trois romans couverts de récompenses. La Camerounaise Djaïli Amadou Amal allumera bientôt une flamme féministe et pleine d’humanité au festival de littérature Jardins d’hiver, les 6 et 7 février prochains. Nous avons recueilli ses confidences.

Pour son édition 2021, le festival littéraire des Champs Libres, Jardins d'hiver, passe en format numérique ! Au programme : des rencontres entre écrivains, penseurs et praticiens : philosophes, biologistes, historiens, psychothérapeutes…
Découvrez le programme

Avant d’écrire des livres, il vous a fallu vivre en tant que femme africaine.

Je suis née dans une petite ville sahélienne du Nord du Cameroun. J’appartiens à l’ethnie Peulh, mais ma mère est Égyptienne. Pour mes parents, il était très important que j’aille à l’école. Tout se passait bien, jusqu’à ce que l’on me marie de force, à l’âge de 17 ans. Il faut savoir qu’en Afrique, votre père et votre mère ne sont pas les seuls à décider de votre avenir. Toute la communauté a son mot à dire. Mon premier mari m’a tout simplement aperçu dans un défilé, lors d’une fête nationale. Il faut dire qu’on ne pouvait pas me manquer dans le cortège, c’est moi qui tenais le drapeau (rires, ndlr) !

Vous écriviez déjà ?

J’ai toujours beaucoup lu et écrit. Jeune fille, je tenais des carnets, comme des petits livres de conte que j’offrais à mes copines. Mon rêve était déjà d’écrire. Pour revenir à mon premier mariage, je n’étais pas spécialement maltraitée, mais juste mariée de force.  C’est déjà beaucoup vous ne trouvez pas ? Au bout de 5 ans, j’ai commencé à écrire mon autobiographie, comme une thérapie. J’ai pensé au suicide, mais mon père m’a laissé rentrer. Il m’a encouragé à poursuivre mes études, mais malheureusement, il est décédé. Je me suis remariée, par amour cette fois, à l’âge de 22 ans. Mon union a duré presque 10 ans, j’ai eu deux filles, puis c’est devenu l’horreur absolue : kidnapping de mes enfants, polygamie, violence, je vous passe les détails.

Affiche du festival Jardins d'hiver
Même si il s'agit d'une édition dématérialisée, les Jardins d'hiver n'hibernent pas ! (DR)

C’est l’époque de votre premier livre, « Walaande, l’art de partager un mari » ?

Exactement. Après m’être enfuie, je me suis inscrite à un atelier d’écriture, à l’université de Yaoundé. J’ai alors vendu mes bijoux en or pour acheter un ordinateur, une table et une chaise. J’ai payé six mois de loyer d’avance et je me suis enfermée pour écrire. Six mois plus tard, j’achevais mon premier livre. Ce dernier a eu un certain retentissement, car j’étais la première écrivaine du Nord du Cameroun. La première africaine à oser parler de la condition des femmes de son pays, sûrement aussi. Au Cameroun, « Walaande, l’art de partager un mari » est immédiatement devenu un best seller. J’ai beaucoup voyagé pour faire sa promotion. À mon retour, j’ai créé une association pour promouvoir l’éducation des filles. Puis je me suis mariée, une troisième fois, et tout se passe très bien (rires, ndlr).

Les conditions de la femme africaine et européenne sont elles comparables ?

On me qualifie d’écrivaine féministe, et je l’assume parfaitement. Je suis évidemment engagée contre les discriminations faites aux femmes, comme je suis une activiste à travers mon association. La condition des femmes d’Europe et d’Afrique est comparable au niveau de la violence, par exemple. De ce point de vue, je suis Metoo. Mais puis-je me reconnaître dans le mouvement Femen ? Je ne pense pas… Les femmes africaines n’en sont pas à revendiquer la liberté de ne pas mettre de soutien-gorge. Nous n’en sommes encore qu’aux fondamentaux : pouvoir aller à l’école, pour avoir la chance de travailler et de gagner son indépendance, notamment financière. Je ne revendique pas l’égalité, mais la complémentarité des sexes. Et pour finir, je me méfie un peu du mot « féminisme », qui laisse entendre que les hommes sont mauvais.

Croyez-vous au hasard ?

Je ne sais pas mais je vais quand même vous raconter une anecdote : j’étais invité au salon du Livre de Paris. Après avoir posé mes valises à l’hôtel, je me suis aperçu que l’endroit où j’étais venu avec mon second mari se trouvait juste en face ! Il m’avait offert ce voyage pour se faire pardonner après une énième bastonnade. Mon présent et mon passé se trouvaient là, dans la capitale française, juste séparés par une rue. Mais cette fois, j’étais là par moi-même.

Vous viendrez dans quelques jours à Rennes, pour participer au festival de littérature Jardins d’hiver…

Je dois dire que le mot « hiver » suffit à me faire frissonner (rires, ndlr). Dans ma région, il fait 40 degrés de moyenne, et à 25 degrés, j’ai froid. Blague à part, je voudrais dire aux femmes qu’elles doivent oser exprimer leur souffrance et briser les tabous. Dans mon premier roman, par exemple, je n’arrivais pas à parler de sexe. Dans "Les Impatientes", je décris un viol…

"Dire la force des femmes", avec Djaïli Amadou Amal, Rachid Benzine et Arno Bertina. Samedi 6 février, à 16h, en direct des Champs Libres, à suivre sur leschampslibres.fr

 

Propos recueillis par Jean-Baptiste Gandon

 

Djaïli Amadou Amal en bref

L’écrivaine est née en 1975 à Maroua, dans l’extrême-nord du Cameroun. Elle est l’auteur de trois romans : "Walaande, l’art de partager un mari" (2010) ; "Mistriijo, la mangeuse d’âmes" (2013) ; "Munyal, les larmes de la patience" (2017), retravaillé et paru sous le titre "Les impatientes" (2020). Tous ses livres ont valu des récompenses à Djaïli Amadou Amal, dont le Goncourt des lycéens pour Les impatientes.